Malaise en haute mer

Clément se réveilla en sursauts.

D’instinct, ses yeux se dirigèrent vers le cadran numérique, dont l’heure s’affichait avec insistance. 4h44. Encore une heure et le jour se lèverait, avec lui l’espoir de sortir du cauchemar. 

La minuscule cabine dans laquelle il logeait, était située au sous-sol du bateau, au bout du couloir mécanique, juste à côté des machines. La température intérieure devait frôler les 38 degrés. De petites gouttes de sueur coulaient doucement sur les côtes du jeune marin, ses boucles blondes étaient trempées. Son visage, rougi par la vapeur des moteurs, faisait ressortir ses yeux bleus perçants. Le bateau tanguait lourdement, de gauche à droite, cassant inlassablement les vagues dans l’océan déchainé. 

« Je dois sortir d’ici » se dit-il. La chaleur accablante l’empêchait de penser rationnellement. Car il savait ce qu’il risquait de rencontrer une fois sur le pont.  Il s’efforça de se trainer hors de cet endroit hostile. Une violente douleur lui lacérait le ventre, son corps tentait inconsciemment de le dissuader de monter sur le pont du Roberval. Une fois sorti de sa cabine il se tint aux tuyaux bouillants qui longeaient les couloirs inférieurs. La lumière hésitante clignotait sur sa face pâle et donnait à l’endroit déjà peu attirant une dimension encore plus austère. Clément pesta contre sa condition d’homme d’équipage, bon à tout faire, bon à rien.

Le capitaine dormait lourdement dans la meilleure cabine située cinq étages au-dessus. À cette heure tardive, aucun matelot n’osait s’aventurer sur le pont, pour toutes les bonnes et les mauvaises raisons. En effet, de nombreuses histoires de marins circulaient lors des soupers sur les monstres des mers qui venaient hanter les navires et les marins un peu trop curieux.  Le jeune homme connaissait beaucoup d’histoires de disparition. Des histoires de fantômes. D’ailleurs, il avait tout de suite eu un mauvais pressentiment en mettant le pied sur le Roberval. Cependant, aucun emploi décent ne l’attendait sur la terre ferme.   Depuis quelques jours, et avec l’annonce de la tempête majeure qui se dirigeait droit sur lui, l’équipage était devenu drôlement silencieux. La lourde ambiance qui s’était fait ressentir avait même poussé le capitaine à doubler les rations de vin rouge allouées à chaque marin, sans succès. 

Après avoir difficilement fait l’ascension des escaliers en acier menant à la salle des commandes, Clément se rendit compte qu’un des cadrans de direction clignotait d’une lumière rouge en laissant sonner une alarme étouffée par le bruit de la houle.   Déconcerté par le spectacle de cette mer déchainée, Clément ne put s’empêcher de sortir sur le pont. Le vent sifflait dans ses oreilles et s’engouffrait dans ses vêtements, l’empêchant presque de tenir debout. Les vagues laissaient derrière elles une écume amère et salée qui venait gifler son visage.  Alors qu’il était environ à mi-chemin de la pointe du navire, Clément sentit une masse sombre jaillir derrière lui, une sensation de brulure intense parcourut alors sa jambe droite. Sous la douleur et en poussant des cris aigus, il tomba à genoux. Un froid intense et piquant s’empara de lui. Il s’était laissé prendre au piège de la haute mer. La bête avait disparue. Haletant, Clément rampa vers le bord droit du navire fou. Il s’agrippa aux cordages et réussit difficilement à se hisser debout. 

À quinze mètres de lui, la masse sombre et froide l’observait. « Qu’est-ce que tu veux !? » s’égosilla le marin. « Va-t’en et laisse-moi tranquille! » s’entêta-t-il à crier dans le vent. La masse commença alors doucement sa marche funèbre jusqu’à lui.  Clément comprit alors qu’aucune supplication ne changerait le cours de l’histoire tragique qui était en train de se dérouler sous ses yeux impuissants.

Cette histoire, c’était la sienne. Celle d’un petit marin breton impuissant, que la vie a balayé sans raison. Son destin, anonyme, était en train de se jouer, sans témoin et sans gloire.  Le monstre arriva à sa hauteur, sans mot, sans explication, d’une froideur machinale, il leva implacablement la main sur lui. Clément ne ressentit presque pas la douleur du coup qui venait de le faire basculer par-dessus bord. Il s’enfonça comme une pierre dans l’océan noir. Il perdit vite connaissance, et ne ressentait qu’une étrange plénitude au milieu des abysses. 

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